Eduard Pechuël-Loesche, Krakatoa, 1883

Je suis née et j’ai grandi à Liège, et s’il est rare dans ce genre d’exercice de mentionner son enfance, je me trahirais en ne mentionnant pas une expérience déterminante pour moi : à 11 ans, puis de nouveau de 16 à 17 ans, je quitte Liège de ma propre initiative pour aller à l’école en Flandre, à Tongres d’abord, ensuite à Louvain. J’y fais ma première expérience de l’altérité ; je découvre, fascinée, la culture flamande, et dans ma voix le plaisir surprenant d’une langue étrangère.

 

Le féminisme me passionne dès l’adolescence : je lis Simone de Beauvoir d'abord (la seule dont je connais le nom à l’époque), puis, à l’Université libre de Bruxelles, je dévore les grandes auteures du féminisme afro-américain, auquel je consacre mon mémoire de licence en langues et littératures germaniques. Après un détour par les relations internationales et des ambitions diplomatiques tôt abandonnées, avide de plus de pensée et de plus de lectures, je pars aux États-Unis pour un master en littérature anglo-américaine et études féminines. Je me plonge dans la théorie queer et le post-structuralisme, la psychanalyse et la théorie du cinéma. J'écris un mémoire sur Lacan et le féminisme, et au cours d'un été passé à la bibliothèque royale de Bruxelles à plancher sur l'objet petit a, je rencontre le travail d'Elizabeth Grosz. Je sais immédiatement que c'est avec elle que je veux écrire ma thèse et j'intègre quelques mois plus tard le programme doctoral en littérature comparée à Rutgers, où je deviens son élève. Son travail sur Deleuze, Bergson, Irigaray, Darwin, Nietzsche m’ouvre à des horizons insoupçonnés: les idées peuvent être souples, élégantes, génératrices. La pensée radicale à le pouvoir de construire plutôt que détruire, car le temps, loin d'être un impensable figé, forme un perpétuel devenir qui réouvre sans cesse le monde à lui-même. Le travail d'Irigaray, en particulier, renverse tout ce que je croyais savoir sur le féminisme: le corps peut être abordé dans sa matérialité tout en s'affranchissant du piège essentialiste. Soudain, le féminisme se change pour moi en forme créatrice, et la politique en poétique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au cours d’un séminaire doctoral donné par Irigaray, j’élabore mon projet de thèse: je veux développer une nouvelle approche de la théorie féministe du cinéma, qui jusque là s’était appuyée essentiellement sur la psychanalyse. Il me semble impératif, dans le cadre d’une éthique féministe, de mettre cinéma et philosophie sur un pied d’égalité et de les faire dialoguer. Pour penser la différence sexuelle à l’écran, je décide donc de me pencher sur des concepts qui sont également des procédés esthétiques au cinéma : le temps, l’espace et le corps, et sur des cinéastes que j’admire : Jane Campion, Claire Denis et Lucrecia Martel. Pour éviter, comme c’est souvent le cas, d’utiliser un aspect d’un film comme exemple d’un concept, je commence chaque chapitre par l’analyse d’un film que je mets ensuite en lien avec la philosophie d’Irigaray, Bergson, Deleuze et Nietzsche. Le résultat est un travail réellement hybride qui affirme et aborde chaque forme dans sa specificité.

Une fois ma thèse défendue, je fais le choix de rentrer en Europe plutôt que de me lancer dans une carrière académique aux États-Unis. Je sais intimement que ma vie est à Bruxelles, même si les perspectives d'emploi y sont, on ne cesse de me le répéter, peu avenantes.

 

Je jette les dés. 

J'ai de la chance. 

 

Après quelques mois passés à enseigner et à préparer mon livre (The Dimensions of Difference: Space, Time and Bodies in Women’s Cinema and Continental Philosophy, London : Rowman and Littlefield, 2015) et quelques articles, je fais la connaissance de Mylène Lauzon et de Gérald Kurdian. Avec eux s’ouvre la dramaturgie, un territoire que je connaissais peu et voulais mieux découvrir. Voici qu’apparaît la possibilité d'une pensée active, en temps réel, qui aborde simultanément l'art et la philosophie. Le savoir-faire acquis durant mes années de doctorat se régénère en un nouveau déploiement: je continue à mettre en relation art et pensée, mais je le fais désormais de manière active, avec les artistes, alors même que les œuvres s'élaborent. 

Je deviens mentor à a.pass (un programme de 3e cycle en études de scénographie et de performance basé à Bruxelles) où j’accompagne des artistes en milieu de carrière dans leur recherche et donne des ateliers. Je collabore également très régulièrement avec la Maison du spectacle de la Bellone, d’abord pour modérer des rencontres avec des artistes et des intellectuel.les, puis comme dramaturge avec certain.es artistes en résidence. Rapidement, j’en viens à travailler sur des projets de danse et de théâtre en dehors de la Bellone, par exemple avec Lorette Moreau (Amicale de Production), Manah Depauw et le Groupe Pluton, Gérald Kurdian, etc. En 2018-2019, Mylène Lauzon m’invite à effectuer une résidence de pratique dramaturgique à la Bellone. J’y compose un texte d’une trentaine de pages proposant une réflexion sur la dramaturgie axée autour de trois thèmes (la nature, l’obscur et le jeu) et, avec une certaine malice, de trois animaux-totems (la mitochondrie, la biosphère profonde et le singe). En 2020, je fais partie de comité de dramaturgie de la Bellone et accompagne des artistes en résidence, comme Maïté Alvarez et Consolate Sipérius. La dramaturgie constitue pour moi une pratique complète, à la fois créative et contemplative ; active et effacée; sociale et intime, et je trouve dans ces forces paradoxales une source profonde de vitalité artistique et intellectuelle. Mon très vif intérêt pour ce travail me pousse naturellement à vouloire écrire sur les arts de la scène, et en janvier 2020, une opportunité formidable s'offre à moi : je rejoins Sylvie Martin-Lahmani pour assurer en tandem la directon éditoriale de la revue belgo-française Alternatives théâtrales, dont je fais également partie du comité de rédaction. 

Enfin, je travaille à un livre, au titre provisoire de Cent kilomètres, dans lequel j'explore les rapports à la nature qui existent ou ont existé dans un rayon de cent kilomètres autour de mon appartement bruxellois. En effet, n’ayant pas le permis de conduire, je ne me déplace qu'à vélo, et n’étant pas très sportive, je ne peux pas aller très loin. Plus sérieusement, je veux me démarquer d’une certaine paresse intellectuelle qui tend à aller chercher du côté des autres de quoi refonder notre rapport au monde naturel: les rituels sont toujours chamaniques, les forêts magiques japonaises et les baies guérisseuses bréziliennes. Cette posture est problématique, car elle suggère que les autres cultures sont plus proches de la nature, donc in fine moins civilisées que la nôtre. Je veux montrer qu’il y a eu dans nos contrées de très nombreuses formes d’être-au-monde naturel et que c’est avant tout en elles que nous devons puiser pour transformer notre lien à la Terre. Le premier chapitre traitera des grottes néandertaliennes de Flémalle, découvertes au XIXe siècle, alors que la même terre était éventrée par l’exploitation minière; le second se penchera sur le principe de l’incarnation, rapport au corps si particulier et crucial à l’essor du mysticisme féminin du Haut Moyen Âge dans nos régions; le troisième chapitre proposera une réflexion sur la manière dont s’écrit et pourrait s’écrire la science; le quatrième se penchera sur les champignons et notre rapport à la mort.  

Eduard Pechuël-Loesche, 1884

Eduard Pechuël-Loesche, 1876

 © 2020 by Caroline Godart

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