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  • Caroline Godart

"Monument 0.8: Manifestation" d'Eszter Salamon.

Cet article est paru dans le blog d'Alternatives théâtrales. 24 janvier 2020.

https://blog.alternativestheatrales.be/monument-0-8-manifestations/#more-2842

Kaaitheater 17 et 18 janvier 2020

Le théâtre politique est un exercice périlleux. Pourtant Eszter Salamon, en nous parlant de l’histoire marginalisée du féminisme en Roumanie, a produit un spectacle extraordinaire. Sur scène, cinq femmes, dont une au physique et à l’âme de torera, altière et sublime de profondeur contenue. Une autre plus jeune semble une jeune louve pleine de rage, et toutes les cinq sont magnifiques de force et de présence. La scène et le mur du fond sont couverts d’un immense tissu illustré d’épaisses lignes, toutes ocres, sauf une qui est rouge-sang—le sang des règles, de l’accouchement, de la blessure, de la guerre. Les corps bougent sans peur, avec élégance, à la fois pour rendre hommage à leur propre grâce et subvertir les clichés auxquels les femmes sont si souvent réduites. Des chants traditionnels résonnent; les voix des performeuses se mêlent, s’unissent et se désunissent pour former des morceaux qui opèrent par sédimentation et qui jamais ne cèdent à la tentation de la dissonance. Salamon a le courage de l’harmonie. En fait la pièce entière est marquée par cette audace si rare (et qui n’est le fait que des artistes les plus accompli.es) de dire les choses dans leur éclat et leur horreur, sans les rendre inutilement sophistiquées.

Une guerre éclate—ou est-ce une révolution? Les femmes luttent et cette bataille, qui se réfère peut-être à un point précis de l’histoire roumaine, est aussi celle de toutes les femmes contre l’horreur ordinaire, contre l’injustice qui est partout, contre la difficulté presque insurmontable à exister pleinement. S’en suit le récit d’un crime odieux : une jeune fille de quinze ans violée, coupée en morceaux, une jeune fille qui a appelé une police qui a mis 19 heures à venir, une jeune fille dont on n’a jamais retrouvé le corps. Les phrases qui nous racontent ce crime ne peuvent le contenir et elles sont elles-mêmes découpées : elles commencent par le dernier mot tout en nous contant les faits de manière chronologique. Le crime est indicible et pourtant il doit être dit. Il est indicible et pourtant le silence est devenu si assourdissant qu’il est plus intolérable que la parole. Il faut parler. Eszter Salamon doit le dire, ses performeuses doivent le danser, je dois l’écrire. Car ce « fait divers tragique » n’en est pas un. Il serait odieux et impensable de l’y réduire car il a lieu tous les jours. Et c’est ainsi que l’inouïe violence contre les corps des femmes fait irruption sur la scène du Kaaitheater. C’est à la fois ahurissant et d’une impérieuse évidence.

Le crime est suivi d’une scène de corps mêlés (trois d’un côté du plateau, deux de l’autre) dans une infinie sensualité qui raconte à qui sait l’entendre que le sexe peut devenir un territoire de guérison et que les corps lesbiens s’unissent depuis la nuit des temps en contrepoint à la violence des hommes. Cette intimité-là est un lieu d’invention désirante, de réécriture et de volupté, et par elle la beauté peut revenir. Peu à peu les chansons anciennes reprennent, polyphoniques et éclatantes. La pièce se termine en un chant de bataille, un chant de combat clair et sonore, qui rappelle que les corps des femmes leur appartiennent, ainsi que le choix d’en disposer comme elles l’entendent. Salamon l’énonce dans une clarté absolue, sans enjambe, pour que nous entendions ce qui doit être dit, entendu, et répété. Afin que cesse, enfin, la guerre contre les femmes, et que leur génie puisse se déployer dans sa pleine splendeur.

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